Les secrets murmurés aux abeilles : croyances et folklore

J’ai souvent aperçu les abeilles dans des séries ésotériques. Vous vous souvenez du générique de Ghost Whisperer ? Je me suis toujours demandé pourquoi les abeilles étaient le fil rouge — ou plutôt le fil conducteur — de ce générique…
J’ai laissé cette interrogation de côté, en me disant qu’un jour, je résoudrais cette énigme quand j’aurais du temps. (Bah oui , avec mon esprit mercurien, si je devais faire des recherches à chaque fois que je me pose une question, mes journées seraient encore plus courtes !)
Et puis, soudainement, me voilà rattrapée par mon questionnement.
image: extrait du générique de Ghost whisperer
Saison 8 d’Outlander : ils ont une ruche !!!! Et qu’est-ce qu’ils font ? Ils parlent d’une légende autour des abeilles.
Alors là, non. C’en est trop pour moi. Je ne peux plus retenir la curiosité de mon stellium en Vierge et de mon Mars en Gémeaux. (Oui oui, mercurienne, on a dit ^^)
Me voilà donc partie à la recherche de ces fameuses légendes autour des abeilles.
Et je peux vous dire une chose : je ne m’attendais pas à découvrir autant d’histoires autour d’un si petit insecte. Car depuis l’Antiquité, les abeilles ne sont pas seulement associées au miel, aux fleurs ou à l’arrivée du printemps. On les retrouve aussi aux côtés des prêtresses, de la divination, de l’âme, de la mort…Et même à la frontière entre notre monde et l’au-delà.
Quand l’abeille devient une âme 🐝
Commençons par la partie qui m’a probablement le plus intriguée.
Dans certaines traditions anciennes, l’abeille est associée à l’âme humaine. Par là, il ne faut pas comprendreque « les Grecs pensaient que lorsqu’on mourait, on devenait une abeille ». Ce serait beaucoup trop simple. Je m'explique...
L’une des sources les plus intéressantes nous vient de Porphyre, un philosophe néoplatonicien du IIIe siècle après J.-C.
Dans son texte L’Antre des Nymphes, il propose une interprétation symbolique d’un passage de L’Odyssée d’Homère et y rapproche les abeilles des âmes. L’abeille n’est pas présentée comme guide qui viendrait chercher l’âme pour l’accompagner dans l’au-delà. Elle est plutôt une image de l’âme elle-même. Porphyre fait notamment le rapprochement avec l’abeille qui quitte sa ruche avant d’y revenir, pour évoquer symboliquement le voyage et le retour de l’âme. Un peu comme une abeille quitte sa ruche avant de retrouver son chemin jusqu’à elle, l'âme retrouve son chemin.
Porphyre évoque également le miel, qui n’est pas seulement une nourriture agréable dans le monde antique : il possède aussi une dimension religieuse et peut intervenir dans des rites et des offrandes liés aux divinités souterraines et aux morts.
Nous sommes donc face à tout un univers symbolique où le miel, l’abeille, l’âme et le monde invisible peuvent se rencontrer.
Et ce qui devient fascinant, c’est que l’on retrouve, bien plus tard et beaucoup plus au nord, une histoire étonnamment similaire…
Mais au fait… Votre copine Mélissa, elle a aussi un lien avec toute cette histoire ? 🍯
En grec ancien, mélissa (μέλισσα) signifie tout simplement « abeille », un mot appartenant au même univers que meli (μέλι), qui signifie « miel ». Oui je voulais juste attirer votre attention.
Mais ce qui est intéressant, c’est que Melissai — signifiant littéralement « les abeilles » — était aussi le nom donné à certaines prêtresses dans la Grèce antique. On retrouve notamment cette appellation pour des prêtresses de Déméter, déesse des moissons et de l’agriculture, mais le terme apparaît également dans d’autres contextes religieux, notamment en lien avec Artémis et Delphes.
Pourquoi appeler des prêtresses « les abeilles » ?
Eh bien… on n’en est pas totalement sûrs !
Plusieurs explications ont été proposées : le caractère sacré du miel, la pureté associée aux abeilles ou encore leur mode de vie si particulier. Mais aucune ne permet aujourd’hui d’affirmer avec certitude : « Voilà pourquoi ces prêtresses portaient ce nom. » Et vous commencez peut-être à comprendre pourquoi ces petites bêtes m’ont embarquée dans plusieurs heures de recherches… Parce qu’en quelques textes, nous avons déjà des abeilles associées aux âmes, au monde divin, au miel utilisé dans les rites et maintenant à des prêtresses. Pas mal pour un petit insecte, non ?
Mais attendez… Parce que notre voyage autour des abeilles est loin d’être terminé.
Quittons maintenant la Grèce antique et remontons beaucoup plus au nord, direction l’Écosse. Car plusieurs siècles plus tard, on y retrouve une histoire dans laquelle l’association entre l’abeille et l’âme devient beaucoup plus concrète…
Il faut prévenir les abeilles 🐝
Quittons maintenant la Grèce antique et remontons beaucoup plus au nord, direction l’Écosse.
À la fin du XIXe siècle, Patrick Dudgeon s’intéresse au folklore des abeilles dans le sud-ouest du pays. En 1891-1892, il publie une étude intitulée Bee Folk-Lore, dans laquelle il rapporte plusieurs témoignages autour d’une drôle de coutume.
Lorsqu’un membre de la famille mourait, il fallait parfois penser à prévenir… les abeilles !
Quelqu’un sortait de la maison, se rendait jusqu’aux ruches et leur annonçait le décès.
Cette tradition, que l’on retrouve sous différentes formes dans plusieurs régions des îles Britanniques et d’Europe, est aujourd’hui connue sous le nom de Telling the Bees, littéralement « raconter aux abeilles ». Et c’est justement cette coutume que Diana Gabaldon a intégrée à son univers dans Outlander, et que l’on retrouve à l’écran dans la saison 8 de la série.

mage: extrait de l'épidose d'Outlander saison 8
Mais pourquoi leur annoncer la nouvelle ?
Parce que les abeilles n’étaient pas toujours considérées comme de simples animaux élevés pour leur miel. Dans certaines traditions, elles semblaient presque faire partie de la maisonnée et devaient donc être informées des grands événements qui touchaient la famille. Et si quelqu’un venait de mourir, elles pouvaient même prendre part au deuil notamment en y attachant un morceau de tissu ou un ruban noir. Patrick Dudgeon rapporte d’ailleurs le témoignage d’une famille où, après un décès, une parente s’était inquiétée de savoir si les abeilles avaient bien été prévenues et regrettait que rien de noir n’ait été placé sur les ruches. Apparemment, mieux valait ne pas oublier de leur annoncer la nouvelle ! Selon les différentes variantes de cette tradition, les abeilles risquaient alors de quitter leur ruche, de ne plus produire de miel, voire de mourir.
Mais on ne venait pas leur raconter que les mauvaises nouvelles ! Selon les régions, les abeilles pouvaient aussi être informées des mariages, des naissances et des autres grands changements de la famille. Les ruches étaient même parfois décorées pour célébrer un mariage. Finalement, elles étaient presque traitées comme de véritables membres de la maisonnée.
Petite précision tout de même : cette tradition n’était pas répandue dans toute l’Écosse. Une enquête menée à Kirkbean, pourtant située elle aussi dans le sud-ouest du pays, n’a par exemple retrouvé aucune trace de cette coutume auprès des habitants interrogés.
Alors… les abeilles étaient-elles des messagères de l’au-delà ?
Dans le folklore, les abeilles sont souvent associées à l’âme, à la mort et au passage entre les mondes, même si ces croyances varient selon les époques et les régions.
Et finalement, leur symbolique prend tout son sens quand on y pense : elles disparaissent et reviennent au rythme des saisons, participent au cycle des fleurs et transforment le nectar en miel. Elles évoquent ainsi naturellement la transformation, les cycles, le passage et cette éternelle succession de vie, de mort et de renaissance que l’on retrouve dans tant de traditions.
Et c’est comme cela que de joli pont se crée entre notre passage par la Grèce antique et le folklore écossais. Souvenez-vous : chez Porphyre, l’abeille pouvait être une image de l’âme qui voyage et revient vers son origine. Des siècles plus tard, en 1911, George Henderson rapporte une étonnante histoire écossaise qui fait écho à cette symbolique.
Deux hommes voyagent ensemble lorsque l’un d’eux s’endort près d’un ruisseau. Son compagnon voit alors une petite créature semblable à une abeille sortir de sa bouche. Incapable de traverser l’eau, elle y parvient grâce à l’épée que l’homme pose en travers du ruisseau pour lui servir de pont. Après son mystérieux voyage, elle revient finalement vers le dormeur qui, à son réveil, raconte ce qu’il vient de vivre en rêve.
Dans cette histoire, l’abeille représente elle aussi l’âme sortie momentanément du corps, tandis que l’eau marque une frontière à franchir. Bien sûr, rien ne permet de dire que ces deux traditions sont directement liées. Mais je trouve assez fascinant de retrouver, de la Grèce antique au folklore écossais, cette même image de l’abeille comme représentation d’une âme qui voyage, franchit une frontière… puis revient.
Les Celtes disaient que les abeilles étaient des messagères entre notre monde et l’Autre Monde.
Après toutes ces histoires d’âmes, de passages, de mort et de renaissance, on comprend mieux pourquoi cette jolie croyance a traversé le temps… Et quelque chose me dit qu’il y aurait encore beaucoup d’histoires à raconter sur nos petites abeilles. 🐝✨
Mais de toutes celles que j’ai découvertes, je crois que c’est finalement celle-ci que je préfère : imaginer qu’autrefois, dans certaines familles, les abeilles étaient suffisamment importantes pour qu’on pense à leur annoncer les grandes nouvelles de la vie. Même les plus tristes.
Comme si, après la disparition d’un proche, il fallait simplement sortir jusqu’aux ruches et leur murmurer :
« Il faut que je vous raconte ce qui s’est passé… »
Sources:
— Porphyre, L’Antre des Nymphes (De antro nympharum), IIIe siècle — notamment les passages consacrés aux abeilles, aux âmes et au miel.
— Patrick Dudgeon, « Bee Folk-Lore », Transactions and Journal of Proceedings of the Dumfriesshire and Galloway Natural History and Antiquarian Society, série II, vol. 8, 1891-1892 — sur les traditions écossaises consistant à annoncer un décès aux abeilles et à mettre les ruches en deuil.
— George Henderson, Survivals in Belief Among the Celts, Glasgow, 1911 — en particulier le chapitre The Wanderings of Psyche, qui rapporte l’histoire de l’âme apparaissant sous la forme d’une créature semblable à une abeille et franchissant un ruisseau grâce à une épée.
— Oxford Classical Dictionary, « Melissa » — sur l'emploi de Melissa/Melissai dans l'Antiquité grecque, notamment comme titre donné à certaines prêtresses de Déméter.




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